Dans les établissements de santé, la notion de crise est souvent associée à des événements majeurs : cyberattaques, afflux massif de patients, catastrophes sanitaires ou climatiques.
Pourtant, dans la réalité du terrain, les situations les plus déstabilisantes sont souvent bien plus ordinaires.
Une panne applicative.
Une absence imprévue.
Un prestataire indisponible.
Des situations connues, déjà vécues… mais dont la combinaison, lorsqu’elle n’est pas anticipée, peut rapidement mettre la continuité des soins sous tension.
Un scénario réaliste de crise dans un établissement de santé
Un matin, dans un établissement de santé, l’activité démarre normalement.
Puis, en quelques heures :
- l’application métier principale devient indisponible,
- deux professionnels clés sont absents,
- le prestataire informatique annonce un délai de rétablissement incertain,
- les patients continuent d’arriver.
Il n’y a pas d’attaque, pas d’événement exceptionnel, pas de crise médiatisée.
Et pourtant, très vite, les effets se font sentir :
- ralentissement des admissions,
- désorganisation entre services,
- arbitrages pris dans l’urgence,
- communication interne fragmentée,
- charge mentale accrue pour les équipes.
La crise n’est pas formellement déclarée, mais l’organisation fonctionne en mode dégradé non maîtrisé.
Pourquoi les crises ordinaires sont souvent les plus déstabilisantes
Ce type de situation révèle une réalité fréquente : ce n’est pas l’incident isolé qui pose problème, mais son enchaînement.
Pris séparément, chacun de ces événements est gérable.
Ensemble, ils exposent les zones de fragilité de l’organisation :
- dépendance à des outils ou à des personnes clés,
- priorités opérationnelles mal partagées,
- absence de cadre clair pour décider rapidement,
- difficulté à maintenir une information cohérente.
Ces difficultés ne relèvent pas d’un manque d’engagement des équipes.
Elles relèvent d’un manque d’anticipation opérationnelle.
PCA et PRA en santé : des dispositifs encore trop peu mobilisables
La majorité des établissements de santé disposent aujourd’hui :
- d’un Plan de Continuité d’Activité (PCA),
- d’un Plan de Reprise d’Activité (PRA), notamment sur le périmètre des systèmes d’information,
- de procédures exigées par les cadres réglementaires (HAS, CaRE, NIS2).
Mais lors d’une crise « ordinaire », ces dispositifs montrent parfois leurs limites :
- documents trop volumineux ou trop complexes,
- informations difficiles à retrouver rapidement,
- plans peu connus des équipes opérationnelles,
- scénarios rarement testés en conditions réelles.
Le plan existe, mais il est peu activable au moment où il devient nécessaire.
Anticiper les modes dégradés pour garantir la continuité des soins
Anticiper ne signifie pas prévoir tous les scénarios possibles.
Cela signifie se poser, en amont, quelques questions clés :
- quelles sont les activités réellement critiques pour la continuité des soins ?
- quelles sont les dépendances majeures (outils, prestataires, compétences) ?
- quels modes dégradés acceptables peuvent être mis en œuvre temporairement ?
- qui décide, à quel niveau, et avec quelles priorités ?
- comment informer les équipes de manière simple et cohérente ?
Une anticipation pragmatique permet :
- de réduire l’incertitude,
- de limiter les arbitrages improvisés,
- de préserver la qualité des soins et la sérénité des équipes.
La préparation opérationnelle comme levier de résilience en santé
Dans un établissement de santé, la résilience ne se mesure pas uniquement à la robustesse des infrastructures.
Elle repose aussi sur :
- la capacité à se coordonner rapidement,
- la clarté des rôles en situation dégradée,
- la confiance collective dans les dispositifs existants.
Une organisation préparée n’élimine pas les incidents.
Elle absorbe mieux les chocs, décide plus vite et reprend plus efficacement.
C’est un enjeu de continuité des soins, mais aussi de qualité de vie au travail.
Se préparer sans complexifier
La préparation à la crise ne doit pas devenir une contrainte supplémentaire pour les équipes.
Elle consiste au contraire à :
- rendre les dispositifs existants réellement opérationnels,
- les maintenir à jour dans le temps,
- les rendre accessibles et compréhensibles,
- les aligner avec les exigences réglementaires sans les subir.
Dans le secteur de la santé, la résilience est avant tout une affaire de lucidité organisationnelle.
En conclusion
Les crises les plus probables dans les établissements de santé ne sont pas toujours spectaculaires. Elles sont souvent le résultat d’un enchaînement de situations connues, mais insuffisamment anticipées.
Se préparer, ce n’est pas céder à une logique anxiogène. C’est se donner les moyens de continuer à soigner, même lorsque tout ne fonctionne pas comme prévu.